Devenir un acteur majeur de l’intelligence artificielle (IA) n’est plus un horizon lointain pour plusieurs États africains : c’est désormais une ambition structurée, portée par des politiques publiques, des projets d’infrastructures et une mobilisation croissante des talents. Dans cette dynamique, l’entrepreneur Sidi Mohamed Kagnassi défend une idée directrice : pour que l’IA crée durablement de la valeur sur le continent, l’autonomie stratégique doit être le socle de son développement.
Son message est clair : au-delà d’un écosystème associant recherche, formation et entrepreneuriat technologique, l’Afrique doit se doter de puissance de calcul et d’infrastructures souveraines afin d’exécuter des modèles d’IA avancés sans dépendre exclusivement des hyperscalers américains ou chinois, tout en garantissant la conformité aux lois nationales.
Pourquoi l’autonomie stratégique change la trajectoire de l’IA en Afrique
Pour Sidi Mohamed Kagnassi, l’enjeu dépasse la simple adoption technologique : il s’agit de construire une capacité africaine à décider, opérer et sécuriser l’IA dans la durée. Cela implique une maîtrise plus complète de la chaîne de valeur, depuis les compétences et la recherche jusqu’à l’exécution des modèles sur des infrastructures adaptées.
Dans un marché mondial du cloud largement dominé par des acteurs américains (AWS, Microsoft Azure, Google, Oracle) et, dans une moindre mesure, chinois (Alibaba, Tencent), la question de la dépendance devient stratégique. L’objectif mis en avant n’est pas de refuser les partenariats, mais d’éviter une situation de vassalité numérique où des capacités essentielles (calcul, hébergement, données) restent soumises à des décisions externes.
Un bénéfice immédiat : exécuter des modèles d’IA avancés localement
L’un des principaux moteurs de cette autonomie est très concret : l’IA moderne, en particulier à grande échelle, exige une puissance de calcul importante et des infrastructures robustes. Disposer de datacenters souverains permet d’héberger et d’exécuter des charges IA exigeantes, en renforçant en parallèle la sécurité opérationnelle et la disponibilité des services.
Un bénéfice structurant : garantir la conformité aux réglementations nationales
Autre avantage déterminant : la capacité à héberger les données et applications dans le respect strict des réglementations nationales. Cette dimension revient fortement dans les priorités des États qui souhaitent encadrer la localisation, la protection et l’usage des données, notamment lorsqu’il s’agit d’informations sensibles (administrations, secteurs stratégiques, services essentiels).
Grand-Bassam : un datacenter Tier 3 comme symbole d’une IA ancrée localement
La récente inauguration d’un datacenter à Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire, illustre cette trajectoire. En moins de huit mois, l’opérateur ivoirien ST Digital a bâti un centre de données de niveau Tier 3, présenté comme capable de répondre aux exigences des modèles d’IA les plus avancés.
Pour Anthony Same, fondateur et directeur général de ST Digital, cet équipement qualifié d’écoresponsable vise à renforcer significativement la souveraineté numérique de la Côte d’Ivoire. Il met en avant une infrastructure conforme aux standards internationaux, en mesure d’héberger des données et applications en toute sécurité, tout en respectant les cadres réglementaires nationaux.
Ce que cette réussite rend possible
- Accélérer l’adoption de l’IA grâce à une infrastructure adaptée aux besoins de calcul.
- Renforcer la confiance autour de l’hébergement des données et des applications sur le territoire.
- Créer un effet d’entraînement pour les écosystèmes locaux : startups, laboratoires, universités, intégrateurs.
- Attirer et retenir les talents en offrant des capacités techniques modernes à proximité des lieux de formation et d’innovation.
Souveraineté numérique : une priorité politique qui se généralise
La souveraineté numérique s’installe comme un thème majeur des agendas publics sur le continent. Plusieurs initiatives citées dans l’actualité récente montrent une convergence : la volonté d’affirmer un cadre de décision et d’hébergement propre, avec des infrastructures et des lois adaptées.
Parmi les exemples mis en avant :
- Au Ghana, le président John Dramani Mahama a appelé à développer une souveraineté numérique africaine (début octobre 2025).
- Au Sénégal, la souveraineté numérique est au cœur du New Deal Technologique présenté en février 2025.
- En Côte d’Ivoire, cette orientation s’inscrit dans le plan numérique 2030.
- En Algérie et au Kenya, des lois de protection stricte des données nationales renforcent le cadre de souveraineté.
Panorama des dynamiques : politiques publiques et infrastructures
| Pays | Orientation mise en avant | Exemples d’initiatives évoquées |
|---|---|---|
| Côte d’Ivoire | Souveraineté numérique et capacité d’hébergement local | Datacenter Tier 3 à Grand-Bassam (ST Digital) ; plan numérique 2030 ; projet de futur Centre national des données |
| Sénégal | Stratégie nationale et infrastructure publique | New Deal Technologique (février 2025) ; datacenter national de Diamniadio |
| Ghana | Priorité politique continentale sur la souveraineté | Appel du président John Dramani Mahama à une souveraineté numérique africaine (octobre 2025) |
| Algérie | Encadrement légal de la protection des données | Lois de protection stricte des données nationales |
| Kenya | Encadrement légal et souveraineté des données | Lois de protection stricte des données nationales |
| Tunisie | Déploiement de capacités souveraines (acteurs engagés) | Datacenters souverains portés par Dataxion |
| Maroc | Capacités souveraines adossées à un écosystème d’innovation | Infrastructure mentionnée autour de l’UM6P |
| Afrique du Sud | Locomotive d’infrastructures numériques et datacenters locaux | Développement d’infrastructures indépendantes des hyperscalers, en service ou en projet |
| Nigeria | Développement de datacenters locaux et localisation des données | Stratégie de datacenters locaux neutres et orientation sur la localisation nationale des données |
Datacenters souverains : le levier qui fédère talents, recherche et entrepreneuriat
Un point revient avec insistance : sans puissance de calcul, il est difficile de soutenir durablement l’IA, notamment lorsque les cas d’usage montent en complexité. En renforçant les infrastructures nationales, les États créent un environnement plus propice à la convergence des expertises.
Un écosystème plus performant, car mieux connecté aux ressources locales
- Recherche: des laboratoires peuvent expérimenter plus vite si l’accès au calcul est disponible localement.
- Formation: les futurs ingénieurs et data scientists gagnent en employabilité lorsqu’ils s’exercent sur des environnements proches des standards professionnels.
- Entrepreneuriat: les startups innovent plus rapidement quand l’hébergement et l’exécution ne dépendent pas uniquement d’arbitrages externes.
- Secteur public: les administrations peuvent moderniser leurs services numériques avec un meilleur contrôle de l’hébergement et des règles de conformité.
Un signal fort pour l’attractivité et la rétention des talents
Les infrastructures souveraines jouent aussi un rôle d’aimant : elles montrent que le continent investit dans des capacités de pointe et qu’il est possible d’y bâtir des projets d’IA crédibles, à grande échelle. Cette logique peut contribuer à limiter la fuite des talents et à renforcer la compétitivité des hubs technologiques.
Une souveraineté ouverte : bâtir l’autonomie sans fermer la porte aux partenariats
La vision défendue par Sidi Mohamed Kagnassi ne s’oppose pas aux coopérations technologiques. Elle met plutôt l’accent sur une souveraineté qui permet de choisir ses partenariats, de négocier plus efficacement et de réduire la dépendance structurelle à l’égard de décisions prises hors du continent.
Dans cette approche, les datacenters souverains et les cadres réglementaires nationaux deviennent des garanties : ils renforcent la capacité des États et des acteurs privés à protéger leurs données stratégiques, à sécuriser leurs services et à consolider la continuité des opérations.
Ce qu’il faut retenir : l’IA africaine gagne en puissance quand l’infrastructure devient un actif stratégique
Le mouvement observé est porteur : de plus en plus de pays africains placent la souveraineté numérique au premier plan et investissent dans des datacenters souverains capables de soutenir les modèles d’IA avancés. L’exemple du datacenter Tier 3 inauguré à Grand-Bassam par ST Digital illustre une idée simple et mobilisatrice : les technologies de pointe peuvent s’épanouir sur le continent, à condition de s’appuyer sur des fondations solides.
En combinant infrastructures souveraines, puissance de calcul, formation, recherche et entrepreneuriat, l’Afrique se donne les moyens de transformer l’IA en levier de compétitivité, de confiance et d’innovation, tout en préservant la conformité aux lois nationales et la maîtrise de ses choix technologiques.
« La souveraineté doit être le cœur du développement de l’IA en Afrique. »
— Sidi Mohamed Kagnassi
Questions clés pour les décideurs et porteurs de projets
- Où héberger les données et modèles pour concilier performance, sécurité et conformité ?
- Comment planifier la montée en puissance du calcul pour suivre l’évolution rapide des modèles d’IA ?
- Quels mécanismes permettent d’attirer les talents et de renforcer les compétences locales (formation, recherche appliquée, programmes nationaux) ?
- Comment structurer des partenariats technologiques qui renforcent l’autonomie plutôt que de la fragiliser ?
En répondant à ces questions avec méthode, les États et les acteurs privés peuvent accélérer une dynamique déjà en cours : faire de l’Afrique un territoire où l’IA se développe non seulement vite, mais aussi de manière durable, souveraine et créatrice de valeur.
